Les points de vue les plus différents

Qu’est-ce qu’un traître en politique ?

L’anathème le plus couramment utilisé dans le monde politique est sans aucun doute celui de « traître ». Pourtant, cette accusation sert bien trop souvent à condamner de manière expéditive des décisions plus complexes, et qui sont généralement le résultat d’un conflit entre plusieurs formes de fidélité. Par ROMAIN MILLARD

Il est nécessaire, pour comprendre et juger finement des choix politiques, d’avoir en tête les trois formes de fidélité qui sont bien souvent en conflit au moment de choix critiques : fidélité à ses idées, fidélité à ses alliés, et fidélité à soi-même.

Le fidèle à ses idées, potentiel traître à ses alliés et à soi-même — le cas Brutus

Tout le monde couvre spontanément de louanges les personnes qui restent, quelles que soient les circonstances, fidèles à leurs idéaux, à leurs valeurs et à leurs convictions. Pourtant, ces personnalités s’exposent, par cette fidélité, à trois formes de trahison.

D’une part, elles peuvent être amenées à sacrifier leur fidélité à leurs alliés si elles jugent qu’ils ne sont plus en mesure de l’aider à défendre ces chères idées. Dans ces cas de figure, il est toujours difficile de faire la distinction entre un changement d’alliance dicté par la fidélité aux idées, et celui qui est dicté par la fidélité à des intérêts personnels et donc à de l’opportunisme.

D’autre part, les fidèles à leurs idées peuvent y sacrifier leurs propres intérêts personnels et être traître à eux-mêmes, ou à leur entourage proche. Si cette attitude est des plus nobles quand elle est sincère, elle est la plus difficile à adopter puisque son prix personnel est le plus élevé. Par ailleurs, il faut se méfier de ceux qui se vantent partout de la noblesse de leur intransigeance, qui peut parfois cacher une simple fermeture d’esprit et une obstination déplacée.

Enfin, quel sort réserver à ceux qui changent d’idées au cours d’une vie politique, et qui y restent fidèles par la suite ? Le petit jeu consistant à déstabiliser une personnalité politique en mettant ses propos présents en contradiction avec des archives ne doit pas empêcher les citoyens de faire le tri entre ceux qui ont sincèrement évolué idéologiquement — ce qui ne saurait être condamnable en soi ! — et ceux qui cèdent de manière opportuniste à une mode.

Le fidèle à ses idées qui trahit ses alliés et ses propres intérêts est typiquement illustré par la figure de Brutus : fidèle à la République romaine traditionnelle, il décide de trahir son allié Jules César qui aspire à la royauté, et de porter atteinte d’un même mouvement à sa propre sécurité en s’exposant à la vengeance de Marc-Antoine et Octave, fidèles de l’Imperator assassiné.

Le fidèle à ses alliés, potentiel traître à ses idées et à soi-même — le cas Sancho Panza

Dans le champ politique, on est tout aussi prompt à célébrer la fidélité aux idées qu’à louer la loyauté constante à ses alliés. Pour autant, là encore, une telle attitude est loin de prémunir de toute accusation de traîtrise.

Que faire quand celles et ceux à qui l’on est fidèle deviennent eux-mêmes des traîtres à leurs idées ? On peut rester loyal malgré tout, au risque de se retrouver dans la position du suiviste, voire du dévot ; ou bien marquer une rupture, et recevoir les pires accusations de trahison.

Que faire quand celles et ceux à qui l’on est fidèle agissent en contradiction avec ses propres intérêts ou ceux de ses proches ? Là encore, douloureux dilemme entre la soumission à la décision de ses alliés et la défense de ses intérêts. Exemple typique : les membres de partis politiques qui se voient refuser une investiture à une élection ont à choisir entre la loyauté au parti et une candidature dissidence.

Le personnage illustrant à merveille le fidèle à ses alliés prêt à trahir ses idées et ses intérêts n’est autre que Sancho Panza, fidèle écuyer du Don Quichotte de Cervantes qui consent à suivre son maître dans toutes ses folies, mais qui trahit sa propre conception du bon sens, et son bien-être en quittant sa famille.

Le fidèle à soi-même, potentiel traître à ses idées et à ses alliés — le cas Underwood

À rebours des deux précédentes formes de fidélité, il est davantage courant dans le champ politique de mépriser la fidélité à soi-même, assimilée systématiquement à de l’égoïsme et conduisant aux plus grandes trahisons.

Pourtant, mettre ses intérêts personnels, et par extension ceux de ses proches directs, au-dessus de ceux d’autrui est une attitude des plus communément partagées par les individus. Dans une société démocratique, il n’est dès lors pas si étonnant que cette attitude répandue se retrouve chez de nombreux représentants du peuple qui sont supposés refléter la société.

S’il est très facile de mépriser les personnalités politiques qui décident de trahir leurs idées et/ou leurs alliés pour certains avantages, comme des fonctions valorisantes, il serait louable de la part de ces procureurs de se demander si eux-mêmes auraient eu la force de résister à une tentation similaire.

D’autre part, un tel détachement vis-à-vis des idées et des alliés est susceptible d’offrir une grande capacité d’adaptation aux circonstances, et donc une plus grande longévité, encore faut-il y adjoindre le talent et la chance. Cependant, la longévité, ou du moins la survie, étant elle-même indispensable pour toute personne souhaitant être en capacité d’agir au service d’idées ou d’alliés, il est rare qu’une personnalité politique soit purement animée par ses intérêts personnels sans que s’y ajoutent, au moins accessoirement, des considérations liées aux valeurs ou aux amis.

On retrouve l’archétype du fidèle à ses propres intérêts au détriment de ses idées et de ses alliés dans la très shakespearienne série « House of Cards » : Claire et Francis Underwood, politiciens américains, sont prêts à recourir aux manœuvres les plus sordides pour parvenir et se maintenir au pouvoir suprême, quitte à changer d’idées et d’alliés au gré des circonstances.

Cette grille de lecture en trois temps, bien qu’imparfaite, se veut un outil pour analyser plus finement les décisions des personnalités politiques. Il revient ensuite à chaque citoyen de hiérarchiser en conscience les types de fidélité qui comptent le plus à leurs yeux, en ayant la lucidité de reconnaître que, bien souvent, la hiérarchie que l’on impose à autrui diverge de celle que l’on se permet pour soi-même… 

Romain Millard

Élu municipal à Villebon-sur-Yvette (Essonne),
membre de Les Républicains, juriste

Illustration : La Mort de César (détail) par Vincenzo Camuccini, 1798

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