Les points de vue les plus différents

« La France n’est pas monarchique mais napoléonienne »

S’il plane silencieusement au-dessus de l’hexagone, le « Petit Caporal » reste immensément présent dans les imaginaires. À commencer par notre vie politique. Par NOÉ MICHALON

On tombe dessus par hasard au gré d’un vagabondage en Vélib dans Paris. C’est une petite rue sans prétention près de l’église Saint Sulpice, dans le VIème arrondissement : la rue Bonaparte est l’un des seuls lieux de notre capitale qui porte le nom du stratège corse. Peu de traces toponymiques de Napoléon et de sa famille sont visibles en France métropolitaine, non seulement dans les rues, mais aussi les discours politiques. Et pourtant, l’Empereur des Français fait partie de nos compatriotes les plus célèbres sur la planète, avec un nombre record de 70 000 ouvrages qui lui sont dédiés — et un nouveau sort tous les jours en moyenne. L’Europe n’est pas non plus près de l’oublier pour le meilleur et pour le pire, elle qui doit une bonne partie de sa configuration actuelle au traité de Vienne qui a suivi sa (première) capitulation en 1814.

Mais s’il plane silencieusement au-dessus de l’hexagone, le « Petit Caporal » reste immensément présent dans les imaginaires près de 200 ans après sa mort. À commencer par la vie politique, dont le jeu principal et inavoué semble être de s’inspirer de sa trajectoire, sciemment ou non, sans jamais le citer. Bien souvent décrite comme monarchique, notre République est plutôt impériale.

Impériale quand elle entretient le mythe de l’homme providentiel, parti de rien pour atteindre les sommets — une trajectoire bien peu commune aux rois. Du Napoleone Buonaparte au teint cireux quittant sa Corse pour s’élever à Brienne-le-Chateau, au jeune Macron martelant ses origines provinciales et s’érigeant en bénéficiaire de la méritocratie, il n’y a qu’un pas et deux siècles. La légende de sa petite taille — pourtant normale comparée aux standards de l’époque — et ces nombreux détails si souvent ressassés sur son attitude, du bicorne à la main glissée dans le manteau, ont fait de lui le premier self-made man à l’image de marque impeccable.

Le complexe de l’Empereur

Car le mythe — bien réel — de l’ascension napoléonienne est celui qui parvient à réconcilier plusieurs camps : la droite en quête de puissance et d’autorité, la gauche en quête d’ascension sociale et de défense de plusieurs acquis révolutionnaires. À cet égard, la place manquante qu’occuperait le roi en France selon le même Emmanuel Macron serait plutôt celle de l’Aigle. Inclassable, ni monarchiste ni jacobin, issu d’une périphérie, seul contre une coalition de rois, Napoléon est une figure centrale. Il incarne une catégorie de « leaders » dont il est le seul représentant. On parle certes de bonapartisme pour évoquer l’autorité du chef qui peut prévaloir à droite, mais moins souvent de napoléonisme.

Mais pourquoi l’exclure du politique quand il est partout ailleurs, dans les arts, dans les films et les romans ? Pourquoi si peu de citations dans le débat public, au profit d’un flot gaullien continu de tous bords ? Napoléon et De Gaulle : ces deux figures militaires de sauveurs incarnent pourtant le redressement providentiel ancré dans le récit national, le relèvement d’un pays au plus bas par un héros inattendu et, finalement, le renouvellement des élites. Le temps joue peut-être en faveur du Grand Charles, mais la glorification de la figure de Jeanne d’Arc par l’extrême-droite, quatre-cents ans plus vieille que Napoléon, ou les multiples références aux Lumières dans le débat public, contredisent cette analyse.

La raison semble plus profonde, et liée à un complexe de l’Empereur. Un complexe qui pourrait tout d’abord tirer ses origines évidentes de sa chute, aussi humiliante que son ascension fut glorieuse. Parqué à Sainte-Hélène sous le regard moqueur des Anglais, ses ennemis historiques, mort sur ce rocher entouré de ses quelques fidèles, Napoléon incarne aussi la déchéance : le retour sur terre d’un homme qui s’était vu plus haut que les rois, donc tutoyant les dieux. Vanter son ascension, c’est risquer de se voir aussitôt rétorquer sa chute.

Les lauriers de l’illusion

En étant chef politique et chef des armées et surtout illustre conquérant, il représente par ailleurs un tabou pour un pays où l’armée est surnommée la Grande Muette. Alors certes, la Vème République a hérité de cette double casquette-képi pour le chef de l’État, mais l’évocation de la guerre est devenue délicate, dans le contexte actuel. La mort de millions d’hommes dans des campagnes, si victorieuses soient-elles, reste un traumatisme inavoué. Le père du Code Civil et des Lycées est étudié pour son génie militaire, nettement moins pour son parcours politique, pourtant tout aussi intéressant.

Il n’est pas question ici de réhabiliter Napoléon. Il eut fallu pour cela qu’il fusse un jour détrôné dans l’imaginaire français. Pas question non plus de l’ériger en père de la Nation, à supposer qu’il y en eût un seul, et un homme par-dessus le marché. Il est simplement question de l’assumer, avec ses défaites et ses triomphes, son orgueil et ses erreurs, son Empire et sa chute. L’évoquer dans les analyses politiques, décloisonner son image romanesque pour la faire entrer dans la presse.

Car à entretenir l’illusion du sauveur sans le nommer, notre classe dirigeante prend un risque : celui de faire croire tous les cinq ans à l’arrivée de l’homme providentiel que les pouvoirs heureusement limités de la Vème République empêchent d’agir à tout va. Et le non-dit jette la confusion, fait croire à l’impossible. On ne peut pas tout faire, en démocratie, en Europe, en mondialisation accélérée, et ce n’est pas plus mal. Une démocratie équilibrée suppose la répartition du pouvoir à plusieurs, tandis que le fantasme inavoué de l’Empereur concentre les espoirs et les prérogatives en un seul individu. Ce qui suscite une demande croissante d’autorité à mesure que les présidents déçoivent en se montrant bien moins puissants ni glorieux qu’un Empereur, logiquement. Et les prochaines campagnes sont alors faites de lauriers, qui fanent en quelques jours. 

Noé Michalon

Etudiant en master à Oxford,
diplômé de l’école de journalisme de Sciences Po

Illustration : Portrait de Napoléon en costume de sacre, par François Gérard, 1805, musée de Fontainebleau | Libre de droit

Commentaires (5)

  1. Thomas

    dimanche 30 juillet 2017 21 h 36 min

    Pour aller dans votre sens, on pourrait ajouter que le Palais de l’Élysée lui-même a été la résidence principale du beau-frère de Napoléon Ier et que Napoléon III y habita aussi un moment. Son salon Napoléon III, où l’aigle côtoie sans sans broncher le sigle « RF », accueille même les déjeuners d’Etat… Bonne journée.

    Répondre
  2. David Saforcada

    vendredi 4 août 2017 13 h 02 min

    M Michalon, j’approuve votre texte mais pourquoi (comme certains en 2007 avec un autre président) chercher une comparaison entre l’Empereur et Emmanuel Macron ? Autre point, il est dommage de parler bonapartisme en oubliant que celui-ci ce n’est pas que le général Bonaparte et Napoléon 1er mais aussi Louis-Napoléon et Napoléon III.

    Répondre
    • Noé Michalon

      lundi 7 août 2017 17 h 10 min

      Cher Monsieur, merci pour votre commentaire ! Je voulais justement éviter trop de comparaisons à outrance entre Emmanuel Macron et Napoléon, d’une part pour éviter de tomber dans le torrent d’articles qui circule au sujet du premier, d’autre part parce qu’une comparaison entre les deux hommes est très limitée. Quand je parle « d’un pas et deux siècles » qui séparent une partie de leurs débuts respectifs, c’est justement une différence assez énorme.
      Je suis aussi d’accord avec vous, il serait possible d’élargir sur le bonapartisme issu du (présumé) neveu de l’Empereur, mais je n’ai pas l’impression que leur exercice du pouvoir et leur héritage sur nos institutions soient à mettre dans le même sac, malgré plusieurs similarités…

      Répondre
      • Paul-Napoléon Calland

        samedi 26 août 2017 7 h 11 min

        Cher Monsieur,

        Je suis content de voir que toute espèce d’amalgame entre Napoléon le Grand et notre président actuel ait été évité par souci de votre part de parer aux anachronismes et aux raccourcis douteux.

        Pour les questions soulevées par votre article, au demeurant fort intéressant, soyez assuré qu’un article rédigé par nos soins y répondra. Il est en effet courant chez certains de vouloir réduire l’Empereur à sa seule dimension militaire, pour des raisons qui sont (soit dit en passant) précisées dans ma thèse de doctorat (d’ailleurs soutenu le lendemain du bicentenaire de la victoire de Rocquencourt), tout comme en réalité le régime napoléonien fut bien plus démocratique que l’orléanisme ploutocrate qui règne en ce moment.

        C’est avec plaisir que j’ai pris connaissance de votre article, transmis à l’équipe de notre page amirale, ce sera un honneur d’en discuter davantage avec vous, documents et bibliographie à l’appui.

        Cordialement,

        PNC

        Répondre
        • Noé MICHALON

          lundi 28 août 2017 23 h 35 min

          Bonjour M. Calland,
          Je vous remercie très cordialement pour votre commentaire, et serai disponible pour évoquer avec vous ce sujet.
          Cordialement,
          NM

          Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L’Île de la Cité, terrain de jeu pour écrivains

LE PARIS LITTÉRAIRE N° 3 Passons Rive Droite à Notre-Dame pour saluer notre écrivain national Victor Hugo et son cortège. Sans oublier le héros mondain de Louis Aragon : Aurélien. Par MATHIAS JORDAN

« La Symphonie du Nouveau Monde, première symphonie populaire »

LES CLASSIQUES DE LA MUSIQUE N° 2 La Symphonie du Nouveau Monde marque l’irruption de mélodies populaires dans le genre très noble de la symphonie classique. Le tout dans des mouvements spectaculaires et magistraux, qui expliquent son immense succès jusqu’à aujourd’hui. Par CHRISTIAN DAGUERRE