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« Un grand mystère de l’histoire de la musique : l’Adagio d’Albinoni »

LES GRANDS CLASSIQUES DE LA MUSIQUE N° 3 En 1945, un Italien prétend avoir retrouvé, dans les cendres fumantes de la bibliothèque de Dresde en Allemagne, une partition du célèbre violoniste Tomaso Albinoni. Si le mystère reste entier sur son authenticité, la mélodie, elle, a fait le tour du monde. Par CHRISTIAN DAGUERRE

Il était une fois… un Adagio d’Albinoni. Ce nom si célèbre et cette mélodie si langoureuse ont bercé des décennies de notre culture. Tous les styles de musique — classique, populaire, rock, … les « Doors » dans les années 1960, Lara Fabian en 2000 — s’en emparent ; le cinéma et la télévision l’utilisent à tours de pellicule. Mais derrière cette effervescence se cache l’un des plus grands mystères de l’histoire de la musique.

Tomaso Albinoni naît à Venise en 1671, fils d’un riche fabricant de papier. Adolescent, il est attiré par des sons de violon, clavecin et flûte provenant des ruelles de la ville. Il en est imprégné et se lance dans l’apprentissage du violon. Il devient rapidement virtuose et, comme tout virtuose, il compose. Mais à quoi bon ? Aîné de la famille, il est choisi par son père pour lui succéder à la tête de la fabrique à papier.

Son investissement dans la musique est médiocre. Il se qualifie lui-même de « dilettante Veneto ». Mais alors qu’il a 38 ans, son père décède. Le musicien « dilettante » laisse l’entreprise à ses deux frères cadets et s’engage dans une carrière musicale pleine et entière. Il se qualifie — enfin — de « musico di violino » (violoniste). Il épouse une célèbre cantatrice, et écrit pas moins de 80 opéras, 30 cantates, des dizaines de symphonies et concertos, dont les Concerti a cinque.

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Son écriture se place dans la plus pure tradition italienne. La basse continue, ou Continuo — association d’un clavecin et d’une viole de gambe — ou violoncelle, égrène les accords simplement et sans fioriture, tandis qu’une mélodie raffinée se déploie au violon, rappelant que le genre de l’opéra domine ses compositions. Sa musique en serait presque élégante si son côté cérébral ne révélait pas un sérieux manque d’expression des sentiments. La simplicité des harmonies dépeint un bonheur presque ennuyeux. Le souffle de cette musique peine à prendre effet au gré des répétitions. Elle reflète plutôt l’aisance et les facilités de sa vie à Venise.

Tomaso Albinoni. DR

Dans un premier temps, ses œuvres se diffusent facilement en Italie. Puis c’est l’Europe qui les découvre. Elles sont publiées à Venise, Amsterdam et Dresde. Malgré une certaine notoriété, il tombe dans l’oubli après sa mort en 1751. Quelques unes de ses mélodies auront au moins inspiré le père de la musique, Jean-Sébastien Bach.

Mais il était une fois…  un autre italien. Remo Giazotto, musicologue, découvre jeune le nom et l’œuvre de Tomaso Albinoni. Il en est pris de passion dans les années 1930 et décide d’effectuer des recherches. Lors d’un voyage à Venise, il répertorie certaines œuvres d’Albinoni dans un premier catalogue. Mais il comprend vite que c’est en Allemagne, à Dresde, qu’il doit entreprendre la plupart de ses recherches. Malgré l’énergie qu’il déploie, il ne peut accéder à la bibliothèque de Dresde, ni même au territoire du IIIème Reich. L’Allemagne, et plus généralement l’Europe, est soumise à des soubresauts majeurs. La Seconde Guerre mondiale met un terme à ses recherches.

À la fin de la guerre, il se précipite à Dresde. Mais la guerre a laissé une cicatrice encore béante. Le bombardement de la ville par les Alliés en 1945 a provoqué la mort de 50 à 100 000 personnes. La bibliothèque et ses archives, encore fumantes, sont entièrement détruites. Remo Giazotto doit se résigner à abandonner ses recherches, n’ayant plus rien à explorer. Extrêmement frustré, il déclare alors qu’il aurait retrouvé au milieu des ruines une partition écrite par Albinoni et qu’il fait connaître sous le nom de « Adagio d’Albinoni ». Le fameux Adagio…

Est-ce vraiment une partition d’Albinoni ? Ou est-ce un faux, réalisé pour masquer l’échec des recherches de Giazotto ? Adagio veut dire A l’aise (« ad agio »), et signifie plus largement le mouvement lent d’une musique. Celui-ci emploie une basse et des harmonies d’une simplicité rappelant celles qu’utilisaient Albinoni. On peut penser que cette basse chiffrée provienne réellement du compositeur italien, et qu’elle ait été retrouvée par Giazotto au milieu des cendres de la bibliothèque de Dresde.

Cependant, la mélodie est imprégnée d’un sentiment plaintif, empreinte d’une profonde tristesse. Elle se développe au fil des mesures comme si elle voulait nous affranchir du temps qui passe. Elle semble plutôt avoir été écrite par un Giazotto encore marqué par l’atmosphère glaçante et les odeurs terribles de la mort auxquelles il a été confronté lors de ses fouilles. Ces images tragiques lui ont vraisemblablement inspiré cette mélodie intemporelle.

On ne saura jamais l’exacte vérité. Mais il semble bien que cette musique si sentimentale, si plaintive, ne soit pas l’œuvre d’Albinoni. Il s’agit en fait de l’un des plus grands faux de l’histoire de la musique. Et si Remo Giazotto meurt dans l’oubli le plus complet en 1998, ce musicologue italien aura tout de même réussi une chose. Faire connaître Albinoni, ce compositeur virtuose, ayant vécu dans le bonheur et les délices de la cité vénitienne. 

Christian Daguerre

Compositeur et pianiste

A écouter aussi :Deux autres versions plus populaires de l’Adagio : la première ici ; la seconde là.La Sinfonia en sol mineurd’Albinoni
Concerto a cinque opus 5 n°1 – 3ème mouvement
Concerto a cinque opus 5

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