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Morale, politique et république : la revue d’idées du 8 avril

Notre sélection de points de vue dans la presse de ces deux dernières semaines.

Vous avez l’habitude de juger les candidats à leur programme plus qu’à leur personne ? Sachez que vous faites partie de la petite minorité à raisonner de la sorte en France. La revue Books rend compte des travaux de chercheurs sur ce qui détermine le vote des indécis, si nombreux lors de notre élection en 2017.

Selon le politologue Philip Converse, « seuls 10 % des citoyens [américains] possèdent un système de croyance politique ». Ce système de croyance est en fait l’association que l’on peut faire entre un candidat, un parti et des principes, après laquelle on comprend que certains programmes se contredisent et qu’on ne peut pas soutenir en même temps deux idées contradictoires. Il appelle ceux qui ne font pas cette association les « non-idéologues ».

« Il peut arriver aux non-idéologues d’employer des termes comme « progressiste » ou « conservateur », mais, aux yeux de Converse, ils ne savent fondamentalement pas de quoi ils parlent et leurs convictions se distinguent par un manque de « contrainte » : ils ne voient pas en quoi une opinion (il y a trop d’impôts, par exemple) devrait logiquement en exclure d’autres (il faut plus de programmes sociaux, par exemple).

Environ 42 % des électeurs, selon ces enquêtes réalisées en 1956, votent en fonction non pas d’une idéologie constituée mais de ce qu’ils perçoivent comme leur intérêt personnel. (…) En d’autres termes, il y a à peu près deux fois plus de citoyens totalement dénués de vision politique que d’électeurs dotés d’un système de convictions cohérent. »

Reste à savoir si ce qui est étudié aux Etats-Unis dans les années 1950 est vrai dans la France d’aujourd’hui. Vous en trouverez un exemple dans notre entretien.

« L’électeur, cet ignorant », Louis Menand, revue « Books » hors-série n°10, avril-mai 2017.
« L’électeur de raison. Communication et persuasion dans les campagnes électorales », Samuel L. Popkin, Presses universitaires de Chicago, 1991

Dans un entretien qu’André Comte-Sponville donnait au Monde le 1er avril dernier,  le philosophe analysait deux cas d’actualité : François Fillon qui renie sa promesse de renoncer s’il est mis en examen ; et Manuel Valls qui se dédit en soutenant Emmanuel Macron. Il commence par ce rappel :

« Bien sûr, qu’on a besoin de morale ! Mais il faut rappeler que la question morale, c’est « Que dois-je faire ? », et non pas « Que doit faire tel ou tel ? ». La morale n’est légitime qu’à la première personne ; pour les autres, le droit et la miséricorde suffisent. »

Concernant le mensonge, tout est affaire de mesure.

« Il faut donc mentir le moins possible, et par omission plutôt que formellement (par exemple, De Gaulle disant aux pieds-noirs, en 1958 : « Je vous ai compris ! »). Dans quels cas ? Quand c’est absolument indispensable. A quelle condition ? Que ce soit au bénéfice de l’intérêt général, et non de ses intérêts personnels. »

André Comte-Sponville : « En politique, l’échec est plus grave que le mensonge », Le Monde daté du 1er avril 2017

Le Figaro fait état d’une tribune publiée par l’ingénieur britannique qui a inventé l’Internet, Tim Berners-Lee, dans laquelle il s’alarme de la dérive du réseau mondial. Alors qu’il concevait l’Internet comme un « bien commun », il s’inquiète de la perte de contrôle des données personnelles, la désinformation massive et les outils de ciblage publicitaire à des fins de propagande.

Les Google, Facebook ou Twitter prospèrent sur le contrôle des données personnelles dans une opacité totale. La solution selon lui serait d’amener ces entreprises à collaborer avec les gouvernements pour lutter contre la diffusion de fausses informations et, à terme, permettre aux utilisateurs de reprendre la main sur les données qui les concernent.

« Tim Berners-Lee alerte sur les dangers qui menacent le Web », Elisa Braun, Le Figaro, 14 mars 2017

L’écrivain italien Erri de Luca écrivait : « Les villes ne vous pardonnent jamais de les avoir quittées ». La grand reporter au Monde Raphaëlle Bacqué l’a vécu et raconté dans un reportage à la première personne, à l’occasion d’une série où les journalistes reviennent dans les lieux de leur enfance. Elle raconte les paysages métamorphosés, les habitants changés et surtout plus nombreux d’une petite ville de Haute-Garonne, Pechbonnieu, 4000 habitants, près de Toulouse. Extrait.

« Je n’ai voulu ni carte routière ni GPS et je commence à le regretter. On ne réalise jamais tout à fait le temps qui passe et j’étais certaine de reconnaître sans difficulté les endroits sillonnés mille fois à vélo, l’été, jusqu’à l’âge de 18 ans. Retrouve-t-on jamais, cependant, les paysages aimés de sa jeunesse ? Depuis vingt minutes que j’ai quitté Toulouse, je devrais avoir déjà atteint la campagne, mais il n’y a plus ni prés ni villages.

Tout à l’heure, je suis passée le long d’une vaste zone industrielle avant de traverser un gros bourg hérissé de grues annonçant la construction de lotissements : « Villas et appartements à deux minutes des commodités ». Il m’a fallu voir le panneau Bruguières barré de rouge pour que je saisisse que je venais de traverser ce qui n’était autrefois qu’un petit bourg où nous allions visiter une vieille tante, Rose, qui servait du vin de noix sur une table en fer forgé, dans son charmant jardin de curé. »

« A Pechbonnieu, la grande ville a mangé la campagne », Raphaëlle Bacqué, Le Monde daté du 5 avril 2017

Raphaël Georgy

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