Les mondes les plus différents

Paris, capitale de la mode. Ou plutôt, capitale des modes. Comment mieux démarrer cette chronique, que j’aurais aimé écrire comme le « carré VIP » de saint Stéphane Bern dans le tout aussi saint Madame Figaro chaque vendredi en kiosque, que par raconter Paris – en termes pluriels ? Par MATHIAS JORDAN

En effet, la mondanité se situe. Il y a ces places to be (les lieux où il faut être) qui évoluent d’une année à l’autre, voire d’une saison à l’autre. Il suffit de lire dans les revues publiées autour des fashion-weeks (semaines de la mode) pour trouver les spots (coins tendance) où aller : restaurants, clubs, expositions, points de vue ou cafés. Là où la jet-set et la pseudo-jet-set se retrouvent, les gens branchés quoi (sans doute appelés ainsi parce qu’ils sont en quête désespérée d’une prise afin de recharger ces portables greffés à leurs mains desquels ils tweetent ou mieux : ils instagrament).

Parlons des cafés et des restaurants. Ils ont toujours été de hauts lieux de sociabilité parisienne. Ils font partie de la carte postale. Certains sont feutrés et restent en hauts des « top 10 » : le Coste en premier lieu, réputé pour être un théâtre sans aucun intérêt gastronomique. Angelina est second, ne serait-ce que pour la queue qui remonte les arcades de la rue de Rivoli, impatiente de pouvoir se faire photographier l’air pensif avec une tasse de chocolat chaud qu’elle ne finira même pas et un macaron ou une pâtisserie qui se devra d’être la meilleure jamais mangée. Le Café Ruc est un autre de ces lieux où il fait bon s’installer sur la terrasse étroite et respirer les gaz d’échappement et les parfums capiteux de ses voisins fumeurs.

Parlons culture, enfin. Ou plutôt, relions culture et gastronomie, à travers les restaurants de musées, notamment celui du musée des Arts Décoratifs, du musée de l’Homme et celui du Palais de Tokyo. Designers et architectes d’intérieurs connus les ont re-décorés et réaménagés, avec un semblant de luxe dépouillé. Succès garanti. Après le repas, il y a le before (en terme franchouillard basique : l’apéritif), et pour se faire, le Parisien à la mode et le touriste fashion n’ont que l’embarras du choix.

Ils se ruent déjà dans les bars des hôtels fraîchement restaurés qui proposent tous des cocktails classiques revisités et au moins un cocktail au nom de l’hôtel ou d’une personnalité mythique qui y aura posé ses valises ou son alcoolisme il y a fort longtemps. Comptons parmi ceux-ci le Buddah Bar au Plazza Athénée, le bar avec vue du Peninsula, ou nouvellement le Ritz. Un grand retour du mythe, avec un flot ininterrompu de photos sur les réseaux sociaux pour démontrer à quel point l’on apprécie les assiettes vides et les dorures fraîches. À présent, il est profondément Chanel, et bien peu Hemingway.

Instagramable

Enumérons ensuite la nuit parisienne. Elle évolue elle aussi. Les plus âgés se souviennent du Queen, ou du Maxim’s, ce dernier étant à nouveau revenu à la lumière. Mais encore une fois, rien de mieux qu’une personnalité pour créer un lieu. Il en est ainsi du Silencio, simplement parce que le nom de David Lynch lui est attaché – et que, six pieds sous terre, vous avez encore du réseau pour recevoir vos messages. Le club est devenu une institution, tout comme la soirée privée. Il est tellement plus plaisant de rester entre soi pour dépenser toujours plus d’argent en alcools arrangés.

L’entre-soi est un concept très parisien. Après tout, tout ce qui a été raconté jusqu’à présent en est l’illustration. Ces personnes branchées vont dans des lieux branchés et s’afficheront. La saison d’après, ils reviendront une fois, pour s’y retrouver, mais iront ailleurs.

Ils iront faire un tour culturel – un vrai celui-ci. En réalité, ils iront choisir une exposition qui marche, avec du Monet, avec du Rodin, avec du Klimt ou du Degas. Encore quelque chose de reconnaissable et d’instagramable. C’est aujourd’hui un critère de visite. Si l’exposition en question touche à la mode ou aux joyaux, parions qu’elle se retrouvera sur les réseaux sociaux. Ainsi pour Balenciaga au musée Bourdelle, pour Joyaux au Grand Palais ou Olga au musée Picasso. Ce sera sans doute un succès avant que critiques et public soient fatigués d’une année interminable d’expositions sur Picasso.

Une grande transhumance

Un succès grâce à la rencontre d’un peintre majeur et connu, redécouvert sous un angle intime, avec une danseuse des Ballets russes, dans un cadre artistique, au cœur d’un quartier à la mode – le Marais – et dans un musée installé dans un hôtel particulier particulièrement beau et bien restauré. Il est si simple de réussir une exposition pour en faire un vrai rendez-vous à la mode, éphémère celui-ci.

Car il ne faut pas s’y méprendre. Cette énumération et ces lieux sont déjà ringards. Dès la prochaine fashion-week, dès la prochaine saison d’expositions, dès le prochain rayon de soleil ou retour du froid hivernal, une migration s’opérera. La transhumance des Parisiens branchés se fera vers des lieux, qui, une fois fréquentés par d’autres qu’eux – banlieusards, Parisiens qui ne sont ni dans la mode, ni dans l’art, ni dans la musique et le spectacle, et pire : par des touristes – ne les intéresseront plus.

Paris est bien multiple, pour les différents milieux qui s’y côtoient et s’y regardent. Il évolue du hype, du fashion, du stylé au ringard, au désuet, au so 2016 (remarquons que ces termes eux-mêmes sont dépassés et paraissent ridicules). Mais finissons sur un cliché, un de plus. Sacha Guitry disait « Être parisien, ce n’est pas être né à Paris, c’est y renaître. » C’est avant tout parce que Paris change que l’on peut y renaître. Il s’adapte aux modes, tout en conservant ce charme et cet attrait fascinant et cliché.

Mathias Jordan

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