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« Je crois que protestants et catholiques ont la même religion »

500 ANS DE LA RÉFORME À l’occasion des 500 ans du protestantisme le 31 octobre, Pierre a demandé à un jeune catholique, qui se reconnaît dans la ligne du pape François, son point de vue sur le protestantisme aujourd’hui. Propos recueillis par RAPHAËL GEORGY

Pierre. — Le 31 octobre 1517, le moine allemand Martin Luther ouvrait un débat sur les indulgences de l’Eglise, qui permettaient alors d’acheter une remise de peine. Il espérait réformer l’institution ; elle l’a excommunié quatre ans plus tard.

Julien Tranié. — Au temps où Luther fait sa réforme, l’Eglise catholique n’est pas prête à le suivre et il en est exclu car il s’oppose à la hiérarchie. Aujourd’hui les choses ont évolué puisque ce contre quoi Luther était — les indulgences, le fait qu’il y ait trop de rituels, qu’il faille se rapprocher du texte —, c’est un mouvement que l’Eglise catholique a fait elle-même au fil du temps. Luther était en avance sur son temps sur cette question des indulgences : cela n’a pas de sens de demander aux gens de payer pour aller au paradis.

Depuis, il est vrai que l’Église catholique a connu ses propres réformes…

Il y a d’abord eu le concile Vatican II (1962-1965) qui est un vrai mouvement de modernisation pour que les gens se sentent plus proches du Christ : la messe dans la langue de chaque pays plutôt que le latin ; le prêtre fait désormais face à l’assemblée et il y a un contact direct, visuel pendant la messe. Le pape Jean-Paul II a redonné une place aux jeunes dans l’Église en créant les Journées Mondiales de la Jeunesse. Benoît XVI a développé la doctrine sociale de l’Église, en disant que les citoyens chrétiens doivent s’engager dans la vie politique. Pas en brandissant la Bible comme le fait Christine Boutin, mais en disant que les enseignements de la Bible peuvent avoir des conséquences sur la société. Toutes ces étapes ont permis au pape François de diffuser largement son message sur deux choses fondamentales : l’écologie intégrale et la place des pauvres.

En 1999, l’Eglise de Rome a accepté une des principales revendications des protestants sur la question du salut, à savoir que ce n’est pas parce que l’on fait de bonnes actions qu’on obtient le salut, mais que c’est parce qu’on est d’abord sauvé que l’on va tenter, ensuite, de s’en rendre digne en agissant bien. Tu partages cette idée ?

Pour moi, c’est une évidence et c’est fondamental. Ce qui prime, ce n’est pas ce que l’Église a couché noir sur blanc — même si c’est très important —, mais ce qui est premier, c’est que le Christ est toujours présent aujourd’hui. Malgré certains archaïsmes de l’Église, les catholiques considèrent aujourd’hui que la foi est première.

Sur les 2 millions de protestants en France, 25 % sont des nouveaux convertis, et parmi eux 67 % sont d’anciens catholiques, selon une enquête IPSOS. Qu’est-ce qui attire les catholiques dans le protestantisme ?

Ma première hypothèse est que les protestants ont su beaucoup mieux accueillir les personnes homosexuelles par exemple, ou celles « en rupture d’alliance ». Des personnes qui ont pu, pour une raison ou pour une autre, se sentir trop vite jugées. C’est en train de changer car c’est désormais la mission principale des prêtres d’être attentif à chacun et d’abord d’accueillir. On ne peut pas demander aux gens d’être parfaits avant de rencontrer le Christ. D’ailleurs le Christ, dans l’évangile, ne rencontre jamais de personnes parfaites.

Dans le protestantisme, qu’est-ce qui est le plus éloigné de ta propre vision de la foi ?

Peut-être que lorsque je prie avec des protestants, je ressens moins la transcendance, la médiation du texte est plus présente. Certains me répondront que je frôle le mysticisme… Mais il y a toujours un intermédiaire entre eux et la parole de Dieu. Dans les prédications protestantes, il y a beaucoup de références aux textes, ce qui est louable, et en même temps j’ai quelque chose de très direct dans ma relation au Christ que j’aurais du mal à expliquer.

Cette relation directe se retrouve dans l’eucharistie avec la transsubstantiation : en prenant le pain le vin, je ne fais pas seulement mémoire comme chez les protestants calvinistes, mais je m’allie directement avec le Christ, qui s’incarne dans ce pain que je reçois. C’est quelque chose qui me paraît très important.

On peut aussi reconnaître plus de poésie à la messe catholique face à la sobriété calviniste.

C’est joli. Il y a en tout cas plus de symboles, et le catholique est dans la joie, comme un poète inspiré par sa muse. Le Christ donne beaucoup de joie et d’inspiration pour agir dans le monde. Le catholique ne se lève pas le matin parce qu’il aurait un emploi du temps chargé ; il le fait parce que c’est absolument génial de se lever en sachant que le Christ nous appelle à l’action. On chante beaucoup pour remercier Dieu de manière enthousiaste, ce qui se rapproche un peu des protestants évangéliques.

Comment vois-tu les relations entre catholiques et protestants dans les prochaines décennies ?

Le dialogue est déjà très fort et il n’y a plus de rivalités depuis longtemps. Le dialogue œcuménique a dépassé un stade que l’on essaie aujourd’hui d’atteindre avec les musulmans par exemple. Catholiques et protestants sont de la même famille, ils croient au même Dieu. D’ailleurs, les partenariats entre les associations d’aide aux plus démunis se développent beaucoup.

Aujourd’hui je ne dirais pas que le protestant a une autre religion que moi. Il a une autre manière de la pratiquer, mais honnêtement je pense qu’on a la même religion. 

Tout savoir sur la Réforme


La collection de référence « Que sais-je ? » vient de rééditer son numéro sur l’histoire de la Réforme, signé par l’historien suisse et grand spécialiste du sujet Pierre-Olivier Léchot. En 128 pages, un excellent compromis entre rigueur de l’enquête, pour comprendre en profondeur les intentions des réformateurs, et clarté de la langue, accessible à tous. On y apprend aussi que c’est en Suisse protestante qu’a été traduit pour la première fois le Coran en latin, une édition de 1543 préfacée par Luther lui-même.
« La Réforme », Pierre-Olivier Léchot, Que sais-je ?, PUF, 9 €

Propos recueillis par Raphaël Georgy 

Directeur de « Pierre »

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Illustration : Le réformateur Martin Luther.

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